Libye : un cas d’école pour la diplomatie turque

Posted on 28 mars 2011

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La Turquie prend finalement part aux opérations militaires. La Libye est devenue un enjeu de communication pour un Erdogan en campagne, qui reprend ses refrains favoris. Au programme : torpillage de Sarkozy et posture de « médiateur » entre l’Orient et l’Occident.

A Istanbul ce matin, la presse internationale rencontrait de manière informelle un « officiel » du ministère des affaires étrangères. L’occasion de faire le point sur la complexe implication de la Turquie dans les opérations en Libye.

Comme attendu, « l’officiel » était remonté contre Sarkozy. La querelle remonte au 19 mars, date du fameux sommet de Paris, auquel les Turcs n’ont pas été invités. Sarkozy réunissait alors, au lendemain du vote de la résolution de l’ONU, 22 représentants des pays prêts à intervenir militairement en Libye. L’officiel s’indigne :

On ne nous a même pas demandé nos intentions. Tout le monde pensait que l’OTAN allait agir en premier (la Turquie en est membre depuis 1952). Mais c’était sans compter sur le piratage (highjacking) de l’intervention par « notre ami ». La position de la France, que ce soit sur l’Union européenne ou la Libye, est toujours de nous tenir à l’écart. Ou plutôt, nous croyons que ce n’est pas la position française, mais celle de Sarkozy.

Au final, c’est bien l’OTAN qui prend le commandement de la majeure partie des opérations ce lundi. Erdogan s’est déclaré ravi que Sarkozy soit « mis hors circuit ». Ambiance.

La Turquie veut rester en retrait militairement

Des analystes considèrent que la Turquie veut éviter de se trouver en mauvaise posture auprès de ses voisins arabes en prenant part frontalement à un conflit dont l’issue reste très incertaine. Depuis le début des interventions, la Turquie s’oppose aux frappes au sol en Libye.

Des facteurs internes à la vie politique turque expliquent aussi cette réticence. La population turque perçoit largement cette opération militaire comme une nouvelle attaque de « l’occident » contre un pays arabe. Les dirigeants trucs disent ainsi redouter « un nouvel Irak ou Afghanistan », formule qui est devenue très populaire à travers la presse nationale. Le premier ministre Erdogan a répété que la Turquie ne « pointerait jamais une arme sur le peuple libyen ». Une communication qui lui permet de ménager son électorat en vue des législatives de juin prochain.

S’ajoutent à ces considérations la protection des intérêts économiques turcs en Libye (200 entreprises implantées), ainsi que l’amitié qui lie Erdogan et Kadhafi. Erdogan restera sans doute le dernier récipiendaire du prestigieux « Prix Kadhafi des droits de l’homme ».

La participation militaire de la Turquie dans le cadre de l’OTAN restera donc discrète. Sur les 5 missions militaires que compte l’intervention en Libye, la Turquie participe à deux. Elle a accepté d’envoyer 5 bateaux et un sous-marin patrouiller entre la Crète et la Libye pour participer au contrôle de l’embargo sur les armes. Le QG aérien d’Izmir va également être mis à contribution dans la surveillance aérienne de la zone d’exclusion aérienne au dessus du territoire libyen.

On apprend par ailleurs aujourd’hui que la Turquie a été choisie pour gérer l’afflux humanitaire à l’aéroport de Benghazi.

La Turquie « médiatrice », en Libye aussi

A l’intervention directe, la Turquie préfère encore le rôle de médiatrice, qu’elle joue (sur un autre registre certes) auprès de l’Iran. Tout un symbole : les quatre journalistes du New York Times enlevés ont été remis à l’ambassade turque à Tripoli. Cette même ambassade représente par ailleurs les intérêts des Etats-Unis en Libye. Erdogan confirme cette présence en proposant ce lundi 28 mars sa médiation en vue d’un cessez-le-feu entre Kadhafi et la rébellion.

« L’officiel » affirme en effet que le ministre des affaires étrangères est maintenant en lien avec les insurgés de Benghazi, « plusieurs interlocuteurs sont identifiées ». Erdogan affirme être en relation avec Kadhafi depuis le début des frappes. « Le premier ministre est prêt à faire le médiateur, nous devons maintenant convaincre Kadhafi et ses hommes d’accepter cette médiation », résume « l’officiel ».

En cas de succès dans cette hypothétique médiation, la guerre de Libye s’achèvera bien mieux qu’elle n’a commencé pour la Turquie. Elle se verrait confortée dans son rôle favori : celui de pont entre les puissances occidentales et la monde arabo-musulman.

Crédit photo : The Peacekeepers, Flickr

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Posted in: Turquie